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Kassory Fofana : pourquoi il peut surprendre ?

Le président Alpha Condé, après deux mois de réflexion a nommé Ibrahima Kassory Fofana, premier ministre, chef de gouvernement en remplacement du très discret Mamady Youla. L’annonce est intervenue le 21 mai 2018. L’arrivée de Monsieur Fofana au palais de la Colombe ne faisait guère de mystère. L’intéressé lui-même avait presqu’annoncé sa nomination dans les médias. Le nouveau premier ministre prend les rênes du gouvernement d’un pays où la misère n’a jamais été aussi présente. Des nombreux Guinéens ne peuvent plus s’offrir le luxe des trois repas journaliers. L’économie du pays est au plus mal et l’éducation est paralysée par des grèves récurrentes depuis des nombreux mois. La situation politique est minée par des tensions permanentes entre pouvoir et opposition.

C’est un contexte socio-économique et politique extrêmement complexe qu’arrive Monsieur Fofana, homme controversé. Il faut dire qu’il jouit d’une image très négative dans l’opinion. Comme beaucoup de ceux qui ont été aux commandes des affaires publiques, Monsieur Fofana est accusé à tort ou à raison d’avoir pillé le pays. En effet, il a été ces dernières années, incontournable dans les différents gouvernements du pays, hormis l’intermède du CNDD. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les rumeurs de sa nomination ont déchaîné les passions entre partisans et détracteurs.

C’est ainsi un homme controversé qui prend les commandes du gouvernement d’une Guinée au ralenti et où tout est à concevoir et à faire. Et si finalement Monsieur Fofana créait la surprise en s’avérant bon dirigeant. Après tout, il a droit comme tout le monde au bénéfice du doute raisonnable. Nous allons examiner les points faibles et les atouts qui pourraient impacter et influencer la gouvernance Fofana.

  • Des nombreux handicapes.

Le nouveau premier ministre est attendu. Son action sera scrutée et largement commentée par l’opinion publique et les médias. Il part avec des lourds handicapes.

Un passé sulfureux : Monsieur Fofana traîne un passé sulfureux. Il figure sans doute en tête de liste des responsables publics les plus corrompus du pays. Longtemps grand argentier de l’Etat sous le règne du général Conté, il est accusé (à tort ou à raison) par des nombreux Guinéens d’avoir détourné de l’argent public. Il clame régulièrement avoir été de ceux qui ont lutté le plus contre la corruption dans le pays, mais peu de gens le croient.

Une assise politique faible

La surface politique du nouveau premier ministre est à peine plus grande que la pelouse d’un terrain de football. A la dernière élection présidentielle, il a à peine recueilli 1% des suffrages. Sa base électorale se limite dans quelques préfectures de la Basse Guinée. Il est donc logique de se poser la question de savoir comment il pourra entrainer une dynamique à même de soutenir son action dans un pays où le contexte politique est très difficile.

L’opposition des caciques du RPG

Les historiques du RPG viennent d’avaler une nouvelle couleuvre, la troisième depuis l’arrivée au pouvoir du président Condé. Le RPG a porté Monsieur Condé au pouvoir a astucieusement rappelé le patron des députés de la majorité, Monsieur Amadou Damaro Camara. Monsieur Camara n’a pas non plus manqué de rappeler que le RPG a vocation à gouverner le pays et s’impatiente d’avoir un premier ministre issu de ses rangs. La première opposition politique du Monsieur Fofana sera interne. Les caciques du RPG n’ont guère apprécié sa nomination même s’il a consenti à fondre son parti au sein du RPG.

Les ambitions présidentielles de Monsieur Fofana, remises récemment dans le placard, risquent d’attiser les tensions. Le président Alpha Condé achèvera en 2020 son dernier mandat. Les velléités de révision constitutionnelle sont évidentes de la part des certains responsables de la majorité, mais les Guinéens risquent de ne pas se laisser faire. Même si le président arrive à convaincre son parti de l’accompagner sur le chemin du referendum, le résultat de ce dernier est très incertain. Les oppositions sont nombreuses, à commencer par Sidya Touré de l’UFR et Cellou Dalein Dalein Diallo de l’UFDG.

Le renoncement du président Condé à briguer un troisième mandat ou l’échec à un referendum pourraient réveiller les ambitions présidentielles somnambules de Monsieur Fofana. Ce qui laisse penser que les caciques du RPG historique qui lorgnent la succession de Monsieur Condé ne presseront pas le pas pour accompagner Monsieur Fofana.

L’opposition, l’autre mur à franchir

L’opposition interne ne sera pas le seul obstacle sur la route de Monsieur Fofana. L’opposition de certains partis politiques sera certainement un autre élément problématique. L’UFR de Sidya Touré est particulièrement remontée contre Monsieur Fofana. On se rappelle, de la phrase assassine de Sidya Touré sur les « docteurs mougnetii (docteurs voleurs) » qui entourent le président Alpha Condé et qui visait particulièrement Monsieur Fofana.  Les deux hommes qui lorgnent le même électorat Basse Côtier se vouent une animosité féroce.

En outre, l’opposition Républicaine sous l’égide de l’UFDG croise le fer avec la majorité depuis 2011. Le pays vit au rythme des marches et des journées villes mortes souvent émaillées de violence. Le contexte électoral qui s’annonce avec les prochaines élections législatives risque d’être des moments de tensions et d’instabilité politiques.

Le nouveau premier ministre saura t-il apaiser les relations avec l’opposition afin d’installer un climat propice au travail de fond ? Il a été mentor de Cellou Dalein Diallo et il se dit que malgré une situation politique tendue, les deux hommes entretiennent des relations personnelles et familiales saines. Mais est ce suffisant pour calmer les ardeurs de Monsieur Diallo ?

  • Des atouts conséquents

Le nouvel homme fort du gouvernement dispose des atouts non négligeables qui pourraient servir de levier à son action. C’est un homme de réseau et qui a une bonne connaissance du terrain.

Une forte personnalité

S’il dispose d’une mince assise politique, Kassory Fofana (Don Kass) est doté d’une grande personnalité. Il a su s’imposer comme élément indispensable auprès du président Alpha Condé. Il a une personnalité forte qui impose le respect. Contrairement à Saïd Fofana ou Mamady Youla qui manquaient ce trait de caractère, Don Kass (sobriquet évocateur) peut avoir une influence notable sur les futurs ministres et les hauts cadres de l’Etat. Ce qui est un atout majeur dans un Etat où règnent l’anarchie et l’oligarchie.

Son expérience et sa connaissance du terrain

Le président Alpha Condé dit souvent ne pas connaitre la Guinée et les cadres Guinéens. Il est servi. L’homme qu’il vient de choisir pour remplacer Mamady Youla connait parfaitement la Guinée et les cadres du pays. Il peut se targuer d’avoir été le parrain des plusieurs hauts cadres actuellement de l’administration. Il a même été le mentor de Cellou Dalein Diallo. Il a une expérience de la gestion des affaires publiques incontestable et une fine connaissance de l’économie guinéenne. Il par ailleurs acquis une solide expérience internationale et dispose d’un épais carnet d’adresse. C’est un homme rompu à la tache et qui connaît les enjeux qui vient de s’emparer du palais de la colombe.

L’ambition présidentielle

« Je renonce au pouvoir pour laisser le Pr Alpha Condé. C’est ma conviction » disait Monsieur Fofana quelques jours avant sa nomination. Sortie qui ouvre la voie comme nous l’avons déjà évoqué (http://laguineeka.com/decryptage-kassory-fofana-ouvre-la-voie-a-un-troisieme-mandat-du-president-alpha-conde/) à un troisième mandat pour le président Alpha Condé. Cependant les obstacles à un troisième mandat du président sont nombreux. Un renoncement de la part de Monsieur Condé à ce projet, peut réveiller les ambitions présidentielles de Monsieur Fofana. Le nouveau premier ministre garde à l’esprit qu’un très bon bilan d’ici 2020 peut jouer en sa faveur dans la mesure où le président Condé se résout à respecter la constitution qui limite à deux le nombre de mandats. Son bilan sera d’autant apprécié que tous ses prédécesseurs (même ceux qui sont dans l’opposition actuelle « toute tendance confondue ») ont échoué ou n’ont eu qu’un bilan très mince.

Tous ces éléments permettent de penser que Monsieur Fofana est en mesure de surprendre ses compatriotes. Par ailleurs, lui qui qui traîne des casseroles depuis des nombreuses années aura à cœur de se racheter une image nouvelle, dans l’opinion publique. A 64 ans Don Kass sait plus que tout le monde qu’il est à la fleur de l’âge politique. Il sait aussi que cette occasion sera sans doute cruciale pour la suite de sa carrière politique. Un échec à la primature risque d’anéantir durablement ses ambitions.

Oui, il est « possible » qu’il surprenne !

La Rédaction

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