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Interview de Lucien Beindou Guilao : « Nos cadres ont mis leur intelligence et leur génie au profit de leurs intérêts égoïstes et contre leur pays »

Toute l’équipe de www.laguineeka.com est heureuse d’annoncer le lancement officiel de ce media d’un genre nouveau. Plus ancré dans la Pertinence et la Profondeur. Plus enclin au décryptage et à la réflexion intellectuelle. Comme le dit France Info, la nouvelle chaine d’informations continues du service public audiovisuel français, nous ferons « moins de sensationnel pour plus de sens ». Tout un défi dans un contexte médiatique guidé par l’immédiateté, l’instantanéité et le sensationnel. Nous prendrons le temps de l’analyse, de la vérification et de la confrontation afin de diffuser des informations sereines et sérieuses, respectueuses de la déontologie et de l’éthique.  

Nous avons fait le pari de donner la parole à la nouvelle génération de cadres et d’hommes politiques moins exposés mais non moins efficaces. C’est là aussi une innovation et un pari sur l’avenir. Ainsi pour cette grande première nous recevons Monsieur Lucien Beindou Guilao, directeur national de l’office de formation professionnelle. Espoir de la majorité présidentielle et proche du porte-parole du gouvernement Albert Damantang Camara, Monsieur Guilao ne ménage pas ses efforts dans la promotion de l’action gouvernementale.  

Nous avons passé en revue avec Monsieur Guilao, les grandes questions qui interpellent la société guinéenne dans cet entretien dense et plein de sens.

Par ailleurs, nous apportons une innovation dans la conduite des interviews. Désormais nos invités auront à plancher librement sur un thème de nature philosophique. Pour cette première nous avons demandé à Monsieur Guilao de disserter au choix sur :

  1. Syndicalisme, société civile et démocratie
  2. La puissance publique
  3. Jouissance, bien-être et religion

Bonne lecture.

Laguineeka : Monsieur Guilao, vous êtes ancien footballeur professionnel et ancien cadre dirigeant d’entreprise privée. Vous êtes actuellement directeur de l’office de formation professionnelle. Vous avez beaucoup voyagé et vécu dans beaucoup de pays. Vous qui avez une riche expérience de la vie, quelle lecture de fond faites-vous de la société guinéenne ? Nous attendons de vous une lecture proche de l’analyse sociologique et philosophique globale.

Lucien Beindou Guilao : Je ne suis ni philosophe et encore moins sociologue, mais je vais tenter de répondre à votre question en espérant être à la hauteur.

La Guinée traverse une crise politique, économique et sociale où la croissance est très peu créatrice de richesses, où la crise sociale s’installe au risque de devenir structurelle, et enfin où le Guinéen a du mal à se projeter vers l’avenir.

La société guinéenne d’aujourd’hui est pleine de contrastes en ce sens que, le Guinéen que l’on sait très intelligent, met son génie, dans des activités qui nuisent et freinent le développement de son pays, plutôt que de le mettre au service de son bien-être.

Le Guinéen prétend aimer sa nation alors qu’il a du mal à aimer et à respecter son compatriote, son voisin, ses institutions. Le Guinéen a soif et faim de justice, mais n’a aucune confiance en la justice de son pays. Le Guinéen d’aujourd’hui, réclame des institutions fortes, mais il est le premier à les affaiblir.

Enfin j’ai aussi le sentiment que la société guinéenne est prise en otage par les hommes politiques, qui la manipulent comme ils veulent et pour leurs intérêts égoïstes.

Laguineeka : Depuis l’indépendance obtenue en 1958, notre pays peine à s’inscrire dans une vraie dynamique de développement. Comment l’expliquez-vous d’un point de vue historique, sociétale, politique, économique… ?

Lucien Beindou Guilao : Une des caractéristiques majeures du Peuple de Guinée est sa diversité ethnique, culturelle et religieuse qui lui confère une richesse inestimable.

Notre histoire précoloniale a été émaillée de faits et des évènements douloureux, qui ont sans doute servi, à forger une Nation Guinéenne où tous les Guinéens ont le plus souvent vécu dans la fraternité, la solidarité, l’amour et la paix.

Sur le plan économique, cette période a été marquée par la mise en place de fonds d’investissement pour le développement économique et social qui avait pour vocation de mettre en œuvre d’importants projets de développement dans l’agriculture, l’industrie et l’énergie. Les résultats ne se sont pas fait attendre, l’économie guinéenne post coloniale a été l’une des plus florissantes de l’Afrique noire.

En 1958, la Guinée obtient son indépendance l’indépendance dans les circonstances que l’on sait, les relations avec la France se sont vite détériorées, puis rompues. Nous nous engageons dans une voie de développement socialiste, et un véritable embargo avait été mis en place pour nous étouffer et nous empêcher de nous épanouir et de montrer la voie à suivre aux autres nations.

Pour éviter l’isolement, la Guinée, avait logiquement noué des relations avec les pays du bloc socialiste et du tiers monde. Au fil des années, avec les pressions exogènes économiques et politiques, le régime guinéen se radicalise et il s’en est suivi une profonde crise économique avec les conséquences que l’on connait. Cette option idéologique révolutionnaire avec un monopole étatique de l’économie a fait naitre à l’intérieur et à l’extérieur de la Guinée des groupements d’opposition au régime en place.  Un climat malsain de méfiance s’installa entre Guinéens. Entre 1975 et 1984, la Guinée normalisa ses relations avec ses voisins, la France et certains pays d’Europe occidentale. C’est dans ce contexte que survint le décès du président Ahmed Sékou Touré et l’armée guinéenne prit le pouvoir en exploitant les nombreux dysfonctionnements intervenus dans le bureau politique du parti unique, le PDG-RDA. Le président Conté et le CMRN, prirent la décision de choisir une option plus libérale et firent appel à tous les Guinéens pour reconstruire le pays. Au fil des années le CMRN disparaissait au profit du CTRN composé de civils et de militaires chargés de l’élaboration et de l’adoption de la loi fondamentale, mais aussi des lois organiques constituant les textes d’application de la nouvelle Constitution du Pays. En 1992, le président Lansana Conté, décide au même titre que plusieurs présidents d’Afrique, d’instaurer le multipartisme en Guinée. Entre 2000 et 2009, l’Economie guinéenne a été fragilisée par la rébellion, la guerre au Liberia, en Côte d’ivoire et en Sierra Léone mais aussi par la mauvaise Gouvernance qui entraina de très importantes et graves crises sociales, économiques et politiques, qui ont conduit à des grèves généralisées et paralysé la vie du Pays depuis 2006.

Cette succession de crises débouche en 2007 sur une grève générale d’une gravité extrême à l’issue de laquelle, un premier Ministre de consensus en la personne de Lansana Kouyaté a été nommé.

La transition politique consécutive à la disparition du Président Lansana Conté et à la prise du pouvoir par l’armée devra déboucher sur l’alternance, marquée par l’organisation, dans un délai raisonnable, d’élections libres, transparentes et crédibles.

En 2010, le professeur Alpha Condé arrive au pouvoir et son arrivée est considérée comme une opportunité extraordinaire de clore 50 années stagnation économique. Les défis qui se présentent au gouvernement sont immenses car presque tout est à faire. La volonté de bien faire et de répondre à la demande sociale était évidente, mais la rigueur de la politique budgétaire rendait difficile la satisfaction de la demande sociale. En revanche, de 2010 à 2018 le dialogue avec l’opposition se durcissait et rendait l’atmosphère préoccupante. Un climat de méfiance s’instaura progressivement entre les différents acteurs politiques et débouchait sur des crises répétitives qui au bout du compte avait des résultats néfastes sur l’économie. Et si l’on ajoute à cela, les conséquences de l’épidémie à virus ébola, on comprendra aisément que la tâche n’a pas été du tout facile.

Quand on part d’une période à une autre on se rend compte que le dénominateur commun reste le manque de confiance ou si vous voulez l’instauration d’un climat de méfiance entre Guinéens. C’est ce climat de méfiance et ce manque de confiance qui rend difficile tout processus de développement.

Laguineeka : Face à ce constat que vous venez de dresser quelles sont vos préconisations de fond qui sont à même d’engager notre pays dans un vrai processus de développement, seul capable de créer du bien-être pour les populations ?

Lucien Beindou Guilao : Ma conviction est claire, on aurait dû dès 1984, s’asseoir et se parler, se dire la vérité, reconnaitre les torts des uns et des autres, se pardonner et se projeter vers l’avenir. C’est ce que l’on appelle en d’autres termes, conférence nationale ou conférence vérité justice réconciliation. A mon avis c’était le préalable, sans lequel rien n’est possible.

Une fois cet exercice fait, le parti au pouvoir en 1984 devrait s’orienter vers une refondation de la République, la réalisation le plein emploi et tout ce qui favorise l’égalité réelle.

Cette refondation, permettra de mettre en place des institutions fortes, avec des hommes compétents et intègres, toute chose qui permettra la naissance du Guinéen nouveau.

On ne l’a pas fait en 1984, on doit la faire aujourd’hui.

Laguineeka : Le développement d’un pays est un processus long et difficile qui s’inscrit dans une articulation complexe des facteurs sociaux, sociologiques, économiques, politiques, culturels, scientifiques… Ce qui implique un travail de fond dans la définition des politiques et leur planification. Dans ce processus, le système politique et l’organisation de l’Etat occupent une place centrale. Quelle est votre vision du système politique et l’organisation des services de l’Etat à mettre en place pour amorcer et entretenir un véritable processus de développement ?

Lucien Beindou Guilao : C’est un projet de gouvernance ou de société que vous me demandez là (rires).

Je vais donc tenter de vous donner ma vision des choses, sans vouloir paraître comme un donneur de leçons.

A mon avis l’action publique doit être repensée et rénovée avec pour objectif d’avoir un état fort, une administration efficace, une justice saine, et un pouvoir local renforcé. Depuis quelques années on remarque que des efforts sont faits en Guinée, mais les performances de notre administration restent faibles, la lutte contre la corruption et l’impunité connaît des balbutiements, la décentralisation n’est pas une réalité dans les faits. Dans notre pays nous sommes longtemps restés dans la réaction, plutôt que dans l’action, alors qu’il faut agir, en se reprenant en main, en répondant aux problèmes qui se posent aux Guinéens, et en faisant des choix. Pour être efficace, il faut le faire en s’appuyant non seulement sur la force publique, sur l’état et les collectivités locales, mais aussi sur le citoyen et les forces sociales.

L’objectif final étant de mieux réguler l’environnement économique, combattre les inégalités, mieux redistribuer les fruits de la croissance et préserver les équilibres écologiques.

 Il est évident que ces objectifs ne peuvent être atteints que si les droits de l’homme sont respectés, l’instruction publique et l’égalité des chances imposées.

Laguineeka : Ces dernières semaines, la Guinée a connu des troubles politiques et des mouvements syndicaux difficiles avec un bilan humain et économique très lourd. Que pensez-vous de la gestion de ces mouvements par le gouvernement et les services de l’Etat ?  La difficulté avérée dans la gestion de cette crise ne révèle-t-elle pas une certaine fébrilité politique et une absence d’un Etat fort ?

Lucien Beindou Guilao : Dans votre question, il y a la réponse et je vous renvoie à ce que je vous disais plus haut.

Pour ce qui concerne la grève des enseignants puisque c’est d’elle qu’il s’agit, il est évident que la gestion n’a pas été facile. Même si à mon avis, il n’y a pas eu négociations car le syndicat des enseignants a été satisfait quasiment à 100%, et je suis très content de la reprise des cours.

Laguineeka : Le président de la République, Monsieur Alpha Condé a annoncé (ou vient de procéder) un grand remaniement gouvernemental ? Pensez-vous que c’est la solution et qu’attendez-vous du nouveau gouvernement ?

Lucien Beindou Guilao : En ce qui me concerne, je ne suis pas un adepte des remaniements ministériels. Ce que j’attends d’un gouvernement guinéen et comme je l’ai toujours dit, c’est qu’il s’engage pour davantage de sécurité, sécurité des personnes et des biens, sécurité alimentaire, sécurité de l’emploi. Il doit s’engager à plus de justice sociale et davantage de liberté et de développement. La Guinée d’aujourd’hui, est différente de la Guinée d’hier. Nous sommes conscients que des choses ont été faites, des efforts ont été consentis, mais le Guinéen en veut davantage. Les récents mouvements sociaux confirment cette envie et cette soif de bonheur, de prospérité et de bien-être. Pour éviter la frustration, il faut que notre démocratie s’oriente davantage vers l’égalisation des conditions, toutes les Guinéennes et tous les Guinéens sont socialement égaux. Tous doivent avoir accès aux mêmes occupations, aux mêmes professions, et aux mêmes honneurs.

Laguineeka : La Guinée est un pays qui regorge d’énormes ressources naturelles, notamment minières. Beaucoup de Guinéens pensent que l’exploitation minière suffit pour développer le pays. Or les plus grandes sociétés minières sont détenues par des investisseurs et des capitaux étrangers, ce qui entraine un déséquilibre défavorable aux Guinéens dans la répartition des profits. Que faire face à cette situation et quelle est votre lecture de la place des mines dans le développement du pays ?

Lucien Beindou Guilao : A mon avis, notre problème réside au niveau de la qualité de nos ressources humaines. Nos cadres ont mis leur intelligence et leur génie au profit de leurs intérêts égoïstes et contre leur pays. Avoir des ressources naturelles est une chance pour le pays mais avoir des ressources humaines de qualité pour transformer ces ressources en richesses c’est encore mieux. En d’autres termes, on peut avoir toutes les ressources naturelles du monde, tant que les mentalités, la culture administrative, le niveau de formation seront médiocres, on ira nulle part. En Guinée nos cadres ont mis leur génie au profit de leurs intérêts égoïstes et au détriment de ceux du pays. Les sociétés minières qui s’installent chez nous doivent faire du contenu local un des piliers de leur stratégie. Pour l’instant le constat que je fais est alarmant, ces sociétés ne jouent pas le jeu en termes de contenu local, et si tel est le cas, l’Etat doit prendre les mesures qui s’imposent pour faire en sorte que les réalités et les préoccupations locales s’inscrivent dans le projet social des entreprises minières.

Laguineeka : Vous êtes à la tête de l’office de formation professionnelle. Quel regard portez-vous les politiques d’éducation et de formation professionnelle de notre pays ? Ne faudrait-il pas un seul grand ministère qui englobe l’éducation, l’enseignement supérieur, la formation professionnelle et l’alphabétisation pour mieux coordonner les politiques de l’Etat dans ces domaines ?

Lucien Beindou Guilao : Etant cadre de la formation professionnelle, je me garderai d’avoir un regard critique sur les autres domaines de l’éducation nationale, au risque de passer pour un prétentieux donneur de leçons. Je ne parlerai donc de la formation professionnelle.

L’enseignement professionnel et technique, dont la vocation essentielle est de fournir au marché de l’emploi des agents qualifiés et compétents, grâce à la formation initiale, la formation continue, un apprentissage performant, et l’appui au secteur informel, est resté pendant des décennies dans un état embryonnaire en Guinée. Pourtant ce sous-secteur demeure un élément essentiel pour la maîtrise des compétences, du savoir-faire, et du savoir être. On ne peut prétendre réduire la pauvreté sans développer la formation professionnelle et l’apprentissage.

Le dispositif de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle forme actuellement les jeunes dans quatre-vingt-quatre (84) filières regroupées dans quarante-six (46) corps de métiers.

 Trois types de formations initiales y sont dispensés, la formation post- primaire et secondaire délivrant le certificat de qualification professionnelle, la formation de type A que les élèves intègrent après le collège et débouche sur le Certificat d’Aptitude Professionnelle et la formation de type B formant au Brevet de Technicien Supérieur, qui est proposé aux élèves ayant le Baccalauréat.

Les formations de type A et B ont une durée de deux à trois ans selon les programmes et celles portant sur le post-primaire et secondaire durent de six à dix-huit mois.

Le dispositif de formation technique et professionnelle se compose de 157 institutions dont 56 publiques et 101 privées qui totalisent pour l’année scolaire 2014, un effectif de 38 906 apprenants dont 18 477 filles/femmes, soit 47,5%.

Ces institutions couvrent les trois secteurs de l’économie nationale y compris la formation des formateurs.

Deux institutions appuient la formation continue et le perfectionnement, l’office national de formation et de perfectionnement professionnels, ONFPP, et le centre national de perfectionnement à la gestion, CNPG.

Du point de vue de la gestion et du pilotage, les structures de formation relèvent de la tutelle des Directions Nationales et Régionales qui ont mandat d’assurer la supervision et l’encadrement sur les plans pédagogiques, administratifs et financiers. Dans l’objectif d’assurer une meilleure gouvernance des institutions, un conseil d’établissement ouvert à la participation du milieu professionnel  est mis en place. La répartition intra sectorielle du budget de l’Éducation est en défaveur de l’ETFP qui n’a qu’une portion congrue de 4,4% dont 90% sont consacrés au salaire du personnel.

A notre arrivée, les établissements étaient confrontés à une insuffisance de financement pour assurer un fonctionnement efficient et rendre les équipements et la matière-d ’œuvre disponibles, les crédits alloués à ce niveau étaient non seulement faibles mais n’arrivaient pas intégralement à destination. Face à ce problème, nous avons Elaboré et mis en place un manuel de procédures de gestion administrative, pédagogique et financière en vue d’une amélioration de la gouvernance des écoles, nous avons installé  des conseils d’établissements et nous avons ouvert des comptes bancaires pour tous les établissements afin qu’ils reçoivent directement leur subvention et la gère à bon escient. Par cette mesure nous sommes sûrs que les subventions allouées arriveront intégralement à destination.

Le second problème du dispositif est lié au vieillissement des enseignants, l’insuffisance des enseignants en qualité et en quantité suffisante. C’est pour cela que depuis 5 ans nous avons envoyé 200 jeunes Guinéens en formation des formateurs au Maroc pour palier à ce problème.

Le troisième problème est celui des infrastructures, non seulement il y en avait peu, mais celles qui existaient se caractérisaient par un niveau de vétusté alarmant. C’est donc tout à fait logiquement que nous avons engagé la rénovation de plusieurs centres de formation professionnelle, dont ceux de Bordo Kankan où il n’y a pas de travaux depuis 1968, ENSAC, Donka, CEPERTAM, Ratoma, Lambanyi, Matoto, Ecole nationale d’agriculture et d’élevage de KOBA, de TOLO etc. Ces différentes rénovations ont étét toutes accompagnées par un remplacement du matériel obsolète.

A la suite de ces rénovations, nous avons engagé un vaste programme de construction de 10 écoles régionales d’arts et métiers, ERAM, et nous procèderons dans quelques mois à l’inauguration de certaines de ces écoles. Il est bon de rappeler que depuis 40 ans, aucune école de formation professionnelle n’a été construite dans notre pays.

Ces différentes réalisations prouvent à suffisance que la volonté politique est bel et bien là, même si le budget de l’enseignement technique et de la formation professionnelle est encore à un niveau inacceptable.

Les jeunes ne s’y trompent pas, la formation professionnelle est séduisante et nous sommes passés de 23.000 apprenants en 2010, à plus de 56.000 apprenants en 2015. Il est à noter que compte tenu de la faible capacité d’absorption nous avons dû rejeter des milliers de candidatures. Aujourd’hui les jeunes s’orientent vers la formation professionnelle parce qu’ils le veulent et non parce qu’ils ont échoué ailleurs

Pour ce qui concerne le deuxième volet de votre question, je pense sincèrement que vouloir mettre un grand département de l’éducation et de la formation, n’arrangera pas le problème. On l’a déjà fait en Guinée et ça n’a rien donné. Encore une fois, notre problème réside dans le choix des hommes et la qualité des ressources humaines. Installons les femmes et les hommes qu’il faut et a marchera.

Laguineeka : Le président Alpha Condé dirige la Guinée depuis décembre 2010. Les populations ont le sentiment que la pauvreté n’a pas reculé depuis. Vous êtes proche de la majorité. Certains avancent que le président Condé à un regard bienveillant à votre égard. Quel jugement portez-vous sur l’action du chef de l’Etat ?

Lucien Beindou Guilao : Ecoutez, après 23 ans passés dans le privé, j’ai pris la décision en toute connaissance de cause de mettre mes compétences à la disposition du service public. J’ai donc accepté, avec plaisir, le poste de directeur de l’ONFPP et j’essaye au maximum de mener ma mission avec succès. Si par les résultats de l’ONFPP, j’attire la bienveillance de ma tutelle et par conséquent, celle du Président de la République, j’en suis heureux. Pour répondre à l’autre volet de votre question, je ne peux pas juger l’action du chef de l’Etat, mais pour vous faire plaisir je vais vous donner ma façon de voir les choses.

Vous savez, avant l’arrivée au pouvoir du président Alpha Condé, la Guinée sortait de dix années, de crises politiques, sociales et économiques sans précédent et aux conséquences graves. Tout portait à croire que les Guinéens avaient soif de changement, et voilà que les résultats du premier tour de la présidentielle viennent nous prouver le contraire. Le président Alpha Condé qui était celui qui parmi tous les candidats, incarnait ce changement tant désiré parce que n’ayant jamais été mêlé à la gestion de notre pays, obtient 18% des suffrages des Guinéens. Par ce suffrage, le peuple disait qu’il n’était pas prêt pour le changement. Pour être élu, il a donc fallu que le candidat Alpha Condé concocte des alliances contre nature avec certains acteurs politiques qu’il a lui-même combattu lorsqu’il était opposant. Une fois le pouvoir obtenu, il fallait récompenser et tenir ses engagements de gouverner avec ceux-là même qui avaient géré le pays. C’est donc dans ce contexte peu favorable, que le Président Alpha Condé démarre son mandat et ceci l’a empêché de se rapprocher de toutes celles ou ceux qui veulent participer au vrai changement pour le bonheur de la Guinée. Le Président a été pendant 8 ans, pris à l’étau, avec d’un côté une opposition nuisible et de l’autre des collaborateurs qui n’œuvraient que pour leur intérêt. A mon avis malgré toutes ces difficultés, il y a eu des résultats concrets, mais qui auraient pu être meilleurs.

Laguineeka : Le bilan du président Condé est contrasté. Certes, il a hérité d’un pays très appauvri et sans structure administrative digne. Il a dit « j’ai hérité d’un pays mais pas d’un Etat ». A votre avis il n’aurait-il pas fallu consacrer le premier quinquennat à la définition et la mise en place d’un Etat doté d’une véritable administration ? Plus globalement quelles sont les erreurs d’appréciation du président Condé dans la conduite de l’Etat qui ont entrainé ce manque de résultat ?

Lucien Beindou Guilao : Moi je dis que malgré toutes les difficultés rencontrées, le gouvernement du professeur a eu des résultats largement au-dessus de ses prédécesseurs. Le reproche que je peux lui faire c’est de n’avoir pas fait preuve d’assez de fermeté envers son opposition. Il a perdu assez de temps à signer des protocoles d’accord, des consensus, alors qu’en appliquant la loi dans toute sa rigueur, il aurait bossé tranquillement. C’est en cela que j’ai du respect pour le président Alhassane Ouattara, qui en appliquant la loi, a mis son opposition hors d’état de nuire et s’est retrouvé à travailler pour son pays dans le calme. A mon avis, le président Alpha Condé a très mal apprécié le pouvoir de nuisance de son opposition. Un autre reproche que je peux faire à la gouvernance c’est d’avoir négligé la dette intérieure, beaucoup trop d’entrepreneurs de PME souffrent de cette situation et c’est tout un modèle économique qui en pâti. Ces PME contractent des crédits auprès des banques et supportent des charges d’intérêts qui bénéficient au secteur bancaire est extraverti, parce que appartenant aux grands groupes étrangers. 80% des profits de ces banques sont exportés  et ne sont par conséquent pas réinjectés dans l’économie nationale. Le développement d’un pays tel que le nôtre ne peut pas se faire en accordant une faible part du budget au service de la dette intérieure, car en le faisant la facture payée en termes de destruction d’emplois, de pauvreté et de grogne sociale est très lourde.

Laguineeka : Nous allons maintenant évoquer les sujets sportifs que vous connaissez-bien. La Guinée vient d’engager un entraineur belge avec cinquante mille euros de salaire mensuel, alors que le pays ne possède aucune structure de formation des jeunes. Que pensez-vous de l’état du football guinéen et la gestion de la fédération guinéenne de football ?

Lucien Beindou Guilao : Le fait d’engager un entraîneur expatrié n’est pas un problème. Il s’agit là d’un faux débat qui est en général tenu par ceux qui cherchent une explication simple aux problèmes du football guinéen. Notre football va mal dans ses fondements même, l’audit réalisé par la nouvelle équipe dirigeante de la fédération fait ressortir que notre football  est corrompu et que plus rien ne peut en être tiré de bien tant qu’il sera géré comme il l’a été jusqu’en 2016. Encore une fois le problème de faire signer un entraineur expatrié est un faux débat. Nous savons tous que si le football guinéen a rayonné par le passé, nous le devons aux entraineurs expatriés. Le football n’échappe pas à ce que je disais tantôt, il est primordial de faire les états généraux du football guinéen, et de mettre en place un plan stratégique sur 5 ou 10 ans. En Guinée, il y a une certaine catégorie de cadres qui a horreur de travailler sur le long terme, ils veulent avoir des résultats tout de suite, alors que le problème du football guinéen est structurel.  Avec les récents mauvais résultats du Syli National, la fédération guinéenne de football a changé son fusil d’épaule et est passé à la vitesse supérieure. Le recrutement d’un nouvel entraineur, n’est rien à côté de ce qui est prévu. Ma seule inquiétude réside au niveau des choix des cadres de la fédération dont le point fort reste son président.

Laguineeka : Nous terminons cette interview par un nouveau concept. En effet, nous donnerons l’opportunité à nos invités de plancher librement sur un sujet au choix. Le but est d’apporter une réflexion philosophique profonde sur les grands enjeux sociétaux.  Pour cette grande première nous vous proposons au choix :

  1. Syndicalisme, société civile et démocratie
  2. La puissance publique et l’usage de la force
  3. Jouissance, bien être et religion

Lucien Beindou Guilao : ce sont là trois sujets délicats à traiter que vous me proposez. Par ailleurs, dans l’espace et le temps qui me sont impartis il est difficile d’être exhaustif. C’est pourquoi j’ai choisi d’aborder le sujet relatif à la puissance publique, qui s’inscrit dans la continuité de mon exposé.

La puissance publique permet de renforcer les pouvoirs de l’état et de veiller à l’intérêt général. Sans la puissance publique, l’état ne pourra jamais faciliter ce qui contribue à la mise en œuvre de solidarités réelles, ou faciliter ce qui pourrait contribuer à la mise en œuvre de la démocratie réelle, et encore moins faciliter ce qui pourrait contribuer à la création de richesse. Les Guinéens aspirent à une confrontation politique directe, il faut agir en s’appuyant d’abord sur la puissance publique, l’état, les collectivités locales, les citoyens et les forces sociales.

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